Olives, œufs ou légumes : ils se sont diversifiés avant la crise du vin à Bordeaux

En Gironde, face à la crise qui frappe la viticulture, la diversification est avancée comme une des solutions. Mais ceux qui se sont déjà lancés insistent sur la nécessité de bien s’y préparer. Étude de marché, formation et investissements sont incontournables.

Depuis presque deux ans, Fabien Bougès, viticulteur installé dans le Sud-Gironde, est aussi oléiculteur. En plus de ses 32 hectares de vignes, il s’occupe de 540 oliviers plantés sur une parcelle de 2 hectares.

Crédit photo Fanny Laison

« Bon, ils sont encore petits, on les a plantés en 2021 », prévient Fabien Bougès en faisant découvrir son champ d’oliviers. Depuis presque deux ans, ce viticulteur installé dans le Sud-Gironde est aussi oléiculteur. En plus de ses 32 hectares de vignes, dont il apporte les raisins à la cave coopérative, il s’occupe aujourd’hui de 540 oliviers plantés sur une parcelle de 2 hectares.

De son côté, son épouse élève 200 poules pondeuses. Un tournant mûrement réfléchi par ce couple de quarantenaires qui travaillent en bio. « On a commencé à se poser la question de la diversification fin 2018, se souvient celui qui a repris l’exploitation familiale en 2011. On bénéficiait encore de l’embellie sur le vin bio avec des bons prix et des ventes rapides, mais on savait que ça n’allait pas durer. De plus en plus de viticulteurs se convertissaient en bio. On s’est donc dit que pour pérenniser l’exploitation, il fallait se diversifier. »

Diversification. Le mot a longtemps été tabou en Gironde, premier département viticole de France avec ses 115.000 hectares. Synonyme de régression dans un département où, à partir des années 1980, la monoculture en vigne a supplanté la polyculture. Olivier Reumaux, viticulteur dans l’Entre-deux-Mers, en sait quelque chose, lui qui s’est mis au maraîchage dès 2006, alors qu’il était âgé de 43 ans.

« Lorsque je me suis lancé, un très bon copain m’a dit “mais pourquoi tu te casses la tête à faire ça ?” raconte-t-il en faisant visiter son exploitation où vignes, serres et poules pondeuses cohabitent. Il était dans l’optique “je gagne ma vie avec ce que je fais, ça marche, pourquoi le remettre en question ?” » Mais l’exploitant du château Le Parvis n’en démord pas : il était déjà vital « d’élargir la palette », et une offre locale de légumes, à côté des salades venues d’Espagne, n’attendait que d’être créée.

Une solution pour anticiper les difficultés économiques

Seulement, à cette époque en Gironde, il n’existe ni aide technique ni financière pour qui souhaite faire autre chose que de la viticulture. Passionné d’agronomie, Olivier Reumaux se rend dans les départements voisins pour se former auprès d’agriculteurs. Il réalise ses premières ventes de légumes en 2007, soit un an après la création de l’atelier. « Le maraîchage nécessite des connaissances pointues et un travail irréprochable du sol, témoigne-t-il. Heureusement, aujourd’hui, l’accompagnement s’est développé. »

Son parcours fait écho à celui emprunté quinze ans plus tard par Fabien Bougès. « La chambre d’agriculture ne propose pas d’aide technique sur la culture de l’olivier puisque ça n’existe pas encore ici, ou très peu », souligne l’oléiviticulteur. Avec son épouse, ils se sont donc rendus au Sitevi de Montpellier, consacré à la filière viticole mais aussi à celles de l’olive, puis ils ont rencontré l’association France Olive, à Aix-en-Provence. « Ils nous ont accueillis gentiment mais avec beaucoup d’incrédulité, sourit Fabien Bougès. Ils nous ont dit que chez nous ça ne pourrait pas marcher. »

Pour s’adapter au changement climatique

Le couple est néanmoins convaincu que la production et la transformation d’olives sont le bon choix face au changement climatique. « Nous voulions un produit de niche, haut de gamme et qui correspond aux contraintes climatiques de l’avenir. »

L’oléiculture française ne couvre aujourd’hui que 4 % de la consommation française d’huile d’olive. Un litre de cet or vert produit en France se vend entre 20 et 45 euros.

Pas découragé, Fabien Bougès retourne dans le Sud, à Nîmes, où il suit une formation de quinze jours qu’il complète encore aujourd’hui par des lectures et des conseils glanés auprès de France Olive et de la chambre d’agriculture de l’Aude.

Au printemps 2021, le projet se concrétise : plus de 500 oliviers de 14 variétés différentes sont plantés sur un terrain qui appartient déjà à l’exploitation. Côté financier, la plantation a nécessité 20.000 € d’investissement. Seule l’irrigation a bénéficié d’une aide financière fournie par le conseil départemental de Gironde. Mais d’autres dépenses se profilent : la plantation ce printemps de trois hectares supplémentaires, et l’achat, l’automne prochain, d’un moulin à huile pour transformer les olives.

Un retour sur investissement à long terme

Or, l’oliveraie ne commencera à rapporter de l’argent que dans cinq ans, et elle ne sera en pleine production que dans huit à dix ans. Elle devrait alors produire entre 3 à 4 tonnes de fruits par hectare, pour environ 600 litres d’huile. 

Un retour sur investissement très long, que doit compenser l’atelier poules pondeuses. Son installation fin 2019 a bénéficié d’aides régionales au titre de la diversification. De 200 poules élevées en bio, il est prévu de passer à 600 poules, et de se doter d’un centre d’emballage agréé. Sans cela, les œufs ne peuvent être vendus qu’en direct.

« C’est une prise de risque, on ne sait pas si cela va marcher, reconnaît Fabien Mougès. Mais ne faire que de la vigne, c’est aussi une prise de risque. Le marché du bio va finir par se contracter. »

Fin 2022, le tonneau en appellation bordeaux rouge s’est effondré aux alentours de 600 euros. Face au marasme, Olivier Reumaux se dit satisfait de pouvoir compter sur ses neuf hectares de maraîchage, ses 250 poules pondeuses et ses six hectares de vignes. Les trois activités, toutes en bio, font vivre et travailler cinq personnes. Le chef d’exploitation, son épouse, leur fils, qui est aide familial, et deux salariées. Mais le château Le Parvis n’est pas pour autant épargné : « La crise on la sent, il faut batailler pour garder des parts de marché. »

Une charge de travail supplémentaire

À côté des études de marché, de la formation et des investissements, la diversification implique dans les deux cas présentés une augmentation de la charge de travail.

Ni Olivier Reumaux ni Fabien Bougès n’ont réduit la taille de leur vignoble. Ce dernier n’a pas estimé le nombre d’heures supplémentaires, il sait simplement que : « On compte encore moins les heures qu’avant. » Dans les prochaines années, si la production d’olives est à la hauteur de ses espérances, il envisage d’embaucher un, voire deux salariés à temps plein. Il faut dire que certains signaux sont encourageants.

Après ses réticences de départ, France Olive est venue voir comment se portaient les oliviers girondins. Suite à cela, l’association et la chambre d’agriculture de Gironde ont décidé d’organiser, en janvier dernier, une réunion d’information sur la production d’olives. 80 viticulteurs y ont assisté.

Du côté du château Le Parvis, les journées sont aussi bien remplies. L’équipe produit plus d’une trentaine de légumes et quelques fruits, les poules nécessitent des soins quotidiens, et 152 hectolitres de vin sont produits chaque année.

À cela s’ajoute la vente des légumes, des fruits et des œufs, uniquement en direct, sur place, et auprès de quatre Amap et de la restauration collective. Sans oublier un autre projet de diversification, trop jeune pour en dévoiler les contours. « Si l’on veut se diversifier dans le maraîchage, il y a trois conditions à remplir, conseille Olivier Reumaux. Avoir un moral de fer, une santé d’acier et de la trésorerie parce que cela ne sera pas rentable tout de suite. » Après réflexion il ajoute : « Il faut aussi avoir au moins dix ans devant soi. Il ne faut pas le faire à 50 ans. »

 

Chambre d’agriculture de Gironde : la diversification comme « fil rouge de 2023 »

Thierry Mazet, le directeur général de la chambre d’agriculture de Gironde l’a affirmé lors de ses vœux au personnel : « La diversification sera le fil rouge de 2023. » Un vrai tournant dans ce département où la viticulture couvre 44 % de la surface agricole. Il faut dire que la crise que rencontre le Bordelais force à agir. 1320 viticulteurs, sur environ 4000 exploitants, se sont déclarés en difficulté auprès de la chambre d’agriculture. 300 d’entre eux ont indiqué être intéressés par la diversification, ce qui désigne des activités productives, mais aussi des projets d’agrivoltaïsme ou d'agritourisme.

Cela a décidé la chambre à consacrer, en février et mars, cinq demi-journées à la diversification. « Nous avons bien conscience que ce n’est pas la solution unique et définitive et que tout le monde n’est pas fait pour cela, prévient François Rauscher, directeur du pôle filières agricoles et diversification. Pour ceux qui sont déjà dans le rouge, par exemple, ce n’est pas la solution. Mais certains viticulteurs sont encore capables de porter des projets ambitieux. »

À travers ce cycle, la chambre d’agriculture souhaite justement aider les viticulteurs à déterminer s’ils peuvent envisager un projet de diversification. Des visites chez ceux qui se sont déjà lancés seront par la suite organisées. En outre, dix filières en recherche de fournisseurs ont été identifiées : l’huile d’olive, la noisette, le kiwi, les céréales, les légumineuses et le chanvre, le raisin de table, l’agneau de Pauillac, le canard gras, le porc plein air et le bovin viande. La chambre d’agriculture fait ainsi le pari que dans cinq ans, 300 exploitations viticoles se seront mises à la diversification.